La Conversation Assistée par Ordinateur ou la fin des médias sociaux

La récente décision de suspendre l’import du flux Twitter dans Linkedin a mis en lumière la question de la synchronisation des comptes. Si certains ont déploré cette nouvelle, je m’en suis plutôt réjoui, pour plusieurs raisons :

  • La duplication des contacts : si je vous suis sur Twitter, quel est l’intérêt de retrouver les mêmes posts sur Linkedin ?
  • La réplication des messages dans des contextes différents : la grammaire et les usages de Twitter, son florilège de signes ésotériques – @, #, #FF, RT – ne sont pas adaptés à Linkedin. Le contenu peut aussi ne pas convenir car les cibles sont parfois différentes.
  • Le monologue : les tweets ne pouvaient pas être « aimés » ni commentés dans Linkedin. Dommage pour un réseau « social »…

La synchronisation des comptes, encouragée par les opérateurs, se double d’une automatisation de la conversation, nouvelle plaie du web social.

La Conversation Assistée par Ordinateur (CAO), ou conversation automatisée, pourrait être définie ainsi :

Une interaction avec une application en ligne ou une machine, générant la publication d’un message standardisé sur les médias sociaux

Quelques exemples :

  • Un check in sur Foursquare qui génère le tweet : « Je suis à la boulangerie Roger ». Mes followers seront contents de l’apprendre…
  • Une mise en relation sur Viadeo, qui me fait tweeter  « Je suis entré en contact avec M. Roger sur Viadeo ». « So what? », si vous me permettez l’expression.
  • Sur Facebook, on ne compte plus les applications qui génèrent automatiquement des actualités : services de streaming, jeux, etc. Je suis souvent content de découvrir de nouveaux morceaux sur Spotify, mais je préfère quand on poste un lien avec un commentaire.
  • Je connais mal les appareils mesurant les performances sportives mais il me semble voir passer de nombreux posts émanant des interactions avec ces terminaux (running, cyclisme). D’autres machines publient aussi des actualités, vos exemples seront les bienvenus.

Empêtrés dans un nombre exponentiel de services dont la personnalisation avancée des paramètres demande qu’on y consacre un mi-temps, et/ou animés par le fantasme d’une hyper-présence, les internautes ont maintenant besoin d’être assistés par la machine pour converser avec leurs pairs. Les boutons « J’aime » et « Retweet » n’étaient que les prémices de cette tendance.

1. Pourquoi est-ce « mal » ?

  • La conversation s’affadit : tout le monde publie les mêmes informations, du moins dans leur forme. L’étude de la conversation classique nous enseigne que le style personnel est essentiel à l’épanouissement d’une conversation plaisante. Aujourd’hui la question du style est réglée : les mêmes mots, les mêmes tournures de phrase, dupliqués en masse par les services web.
  • La conversation se transforme en monologue, comme dans le cas Twitter/Linkedin évoqué plus haut. Peinant déjà parfois à été réellement sociaux, les média sociaux se transforment en médias tout court : un flux ininterrompu de messages que l’on est invité à admirer sans broncher. Une sorte de fil AFP à l’ancienne, avec une incitation au feedback réduite.

2. Quelles pourraient être les conséquences de la CAO ?

  • Pour les individus et pour les entreprises qui utilisent les médias sociaux pour leur branding: le risque de ne pas intéresser – voire de « saouler » – leurs interlocuteurs, et à terme se voir privés d’une partie de leur audience (Unfollow, Je n’aime plus, etc.).
  • Pour les opérateurs de médias sociaux, qui encouragent ces pratiques dans le but de retenir leurs membres et/ou de propager leur marque : le risque de perdre des utilisateurs déçus par l’émergence d’une conversation insipide noyant les « vrais » échanges interpersonnels.
  • Pour la société : la mort d’une utopique société de la conversation – disparue depuis le 19ème selon les historiens littéraires (voir notamment Fumaroli) – dont certains pensaient qu’elle pouvait renaître grâce à la technologie. Après avoir autorisé un dernier soubresaut à la conversation, la technologie se révèlerait être son bourreau ultime.

3. Pour une sauvegarde de la conversation

La conversation entre individus, tout comme la jeune conversation de marque, sont en danger. Voici quelques suggestions pour éviter leur extinction :

  • Désynchronisez tous vos comptes. Au cas par cas, partagez un même message sur plusieurs services si vous êtes certains qu’il conviendra ailleurs, dans sa forme comme dans son fond. Idéalement, adaptez le message aux différents médias. Par exemple, un check-in sur Foursquare ira  bien sur Twitter si y vous ajoutez de la valeur: une information complémentaire sur le lieu, une photo.
  • Évitez d’utiliser les services qui partagent vos actions de façon automatique : lecture d’un article, ajout d’une vidéo à une playlist, etc. Investissez un peu de temps dans les paramètres et là encore, préférez un partage « enrichi » au cas par cas.
  • Postez à la main sur les services eux-mêmes, en évitant les outils de type Hootsuite. Dans certains cas, ces outils sont bien sûr incontournables : pour programmer ses tweets par exemple. Sur les différents médias sociaux, utilisez toutes les possibilités offertes pour l’édition des posts. Par exemple pour le partage d’un article sur Facebook ou sur Linkedin : choix de l’image, titre, extrait.

Tout cela est plus long bien sûr, mais c’est une bonne occasion de revoir votre portefeuille de services. Vous ne serez pas présent partout mais vos contacts apprécieront la qualité de votre conversation.

Cet article est très largement subjectif et force un peu le trait, comme vous l’aurez constaté. Je serai donc ravi de connaître votre opinion.

9 réflexions sur “La Conversation Assistée par Ordinateur ou la fin des médias sociaux

  1. Andria,D’accord avec ton point de vue ; le problème n’est pas la possibilité de multi-publier mais son automatisation.Les plateformes devraient conserver les boutons de partage (ex : un checkin sur foursquare qui peut intéresser mes followers twitter, je publie aussi sur twitter) mais effectivement ne plus proposer l’automatisation de ceux-ci.Car effectivement dès qu’elle est proposé, beaucoup on tendance à l’utiliser en se disant à tort "ça me fait gagner du temps".A propos du fait d’assister nos conversations, je crois que c’est bien là tout l’enjeu des plateformes sociales : tout faire pour nous permettre d’échanger vite et facilement, mais en conservant le sens et l’intérêt des publications…pas facile !

  2. Merci d’avoir écrit tout haut ce que beaucoup pensait tout bas😉 Je n’osais trop râler contre ces pratiques vu le nombre d’utilisateurs qui continuent de le faire, mais ça nuit effectivement à l’échange et tout simplement à la lecture. Ca peut tout à fait être pertinent de partager une activité ou une info venant de la plate-forme A sur la plate-forme B (même certains check-ins sont intéressants), mais il faut que ce soit choisi!

  3. ok : pour moi le vrai sujet de ton post n’est pas l’histoire de la synchro qui n’est que symptomatique et largement anecdotique. Je pense que c’est en fait une question de protocole. J’espik : le transfert de fichier à son protocole : le FTP le transfert de liens hypertextes à son protocole (le HTTP) et son langage (le HTML), par contre la relation sociale, la conversation n’a pas de protocole spécifique. on essaie donc de simuler les logiques sociales/conversationnelles avec le http/html qui sont basés sur une logique de "sites" indépendants et ne servent pas à celà. On est donc sur un problème d’archaisme des langages utilisés. La recherche sur la mise en place d’un protocole adapté est là, notamment avec les standards OGP (Open Graph Protocol) et FOAF (Friend Of A Friend). tant que les langages d’interface (PHP) conversent avec des serveurs privés au lieu de converser avec le social graph global, ca va etre de la bidouille. le truc de la synchro débile n’est qu’une maladroite et passagère tentative de résoudre la problématique de la dispersion de la conversation et du manque d’intelligence sociale du PHP/HTTP/HTML. si ca t’intéresse ya tout sur le FOAF et OGP et la recherche à ce sujet ici : http://www.w3.org/2005/Incubator/socialweb/XGR-socialweb-20101206/#Case

  4. @Sylvain, Oui c’est vrai que le terme de "conversation assistée par ordinateur" pourrait tout aussi bien correspondre à l’utilisation habituelle des médias sociaux, ce dont je parle serait sans doute plus justement appelé "conversation automatisée". Il va falloir y repenser un peu avant de tenter un article scientifique !

  5. @lapeyradeConfession : je partage aussi des Check-in, je n’arrive pas à me résoudre à désactiver Paper.li (personne ne lit mais j’aime bien l’idée des mentions alléatoires) et les performances sportives des amis c’est plutôt amusant (bien qu’énervant🙂.

  6. Je partage à 100% l’opinion de cette note. Je ne supporte pas les publications automatiques, hors contrôle et indépendante de la volonté d’un auteur. C’est un réel danger. Le désaccord Twitter LinkedIn peut paraître mesquin et refléter la guerre de position des réseaux sociaux. Mais il a au moins l’avantage de poser le débat comme le fait parfaitement Andria AndriuzzI !

  7. Ok avec le post parce que ça crée de l’infobésité sans valeur. Le pire pour moi, c’est surtout les messages automatisés censés industrialiser les conversations sur les medias sociaux.Exemple : je suis quelqu’un sur Twitter et dans le seconde je reçois un message : "tu as vu notre site, notre livre, notre page facebook,…" puis quelques jours plus tard, un autre message.Est-ce que ça m’intéresse de parler avec un robot dans les médias sociaux ?? NON !!!!Je ne parle pas non plus des systèmes automatiques pour se créer des followers qu’on ne connait pas…Bref, une dérive…

  8. Merci @alexkane pour cette mise en perspective et pour le lien, très intéressant, notamment les parties "Social Media" et "Activity". Le projet de web social décentralisé, tel que présenté par le W3C, pourrait en effet résoudre les problèmes de synchronisation, en rendant les échanges plus fluide, en créant des ponts entre les plates-formes et en améliorant le sourcing des contenus. Malheureusement, je n’ai pas l’impression que ça progresse beaucoup en ce sens…Par contre, la question de la publication intempestive de statuts automatisés ne me semble pas particulièrement évoquée – en tous cas pas comme un problème. Si la possibilité de choisir avec qui on partage ses informations et publications – en émission – est cruciale, il me semble aussi important de pouvoir choisir – en réception – quel type d’actualité on souhaite voir. Par exemple, sur Twitter, si l’intégralité des check-in d’un de mes abonnements ne m’intéresse pas, j’aimerais pouvoir me désabonner de ses check-in uniquement, plutôt qu’arrêter de le suivre purement et simplement.C’est sans doute aux plateformes sociales d’apporter une réponse, si c’est une attente des utilisateurs. J’aime bien l’approche du rapport, qui se définit comme "user-centric" tout en évoquant les opportunités business. En gros c’est une bonne leçon de marketing pour tous les acteurs du web !(Pour une lecture rapide du document, je recommande les"Use case" des paragraphes 4 à 8, qui décrivent une sorte de web social "idéal").(note : commentaire renvoyé vers Twitter pour voir comment ça rend !)

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